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J’ai longtemps pensé que mon grand-père avait fait ses études entre ces murs
Donner de fines tranches de pommes à chaque visiteur de l’exposition en racontant l’histoire de ce geste

2017, dispositif de rencontres, vues d’exposition Un peu de soupçon,
Hôtel Pasteur, Rennes
pommes, couteaux, feuillets tapuscrits, tables, chaises, lampe

Attendre que quelqu’un
entre. Prendre une pomme.

Eplucher soigneusement
le fruit, découper
une tranche très fine.

Proposer avec la douceur
nécessaire le morceau
de pomme à la personne
qui est entrée de façon
à ce qu’elle ait envie
de prendre la tranche.

Attendre que la personne
ait fini de manger
la tranche pour
en couper une autre
et la lui offrir.
Tout en donnant
les morceaux de fruit,

en prenant soin de ne pas
brusquer la personne,

commencer le récit
de ce geste.

Lorsque le récit
se termine, plusieurs
options. Continuer
à donner des morceaux
de pomme, puis poser
la pomme et le couteau,

les tendre à la personne...

Ce geste doit induire
un changement de rôle,

il peut opérer comme
une invitation à raconter.

PARLER, NOURRIR

PAR EMILIEN CHESNOT

FEVRIER 2017

Un jour, à l’Hôtel Pasteur (ancienne fac dentaire de Rennes), une jeune femme que je ne connaissais pas m’a donné à manger une pomme. J’ai longtemps pensé que mon grand-père avait fait ses études entre ces murs, me disait-elle tout en pelant le fruit. Elle voulait travailler sur la figure familiale depuis plusieurs années. Lorsque l’occasion d’exposer à l’Hôtel Pasteur s’est présentée à elle, naturellement, ses recherches ont épousé les souvenirs qu’elle avait de l’homme. En cours de route, Anna (le prénom de la jeune femme) a appris que son grand-père n’avait pas étudié là, mais juste en face. Cela ne m’a pas paru important, continuait-elle, et de mon côté je mangeais les tranches de pommes qu’elle me présentait à une fréquence qui, semblait-il, suivait le simple rythme de ses gestes et de sa pensée.

Je me sentais bien. Je me suis tout de même demandé pourquoi Anna prêtait si peu d’attention à cet étonnant pas chassé de la mémoire, intervenu où l’histoire aurait pu prendre, pour moi et à ce stade, tout son sens : invitée à exposer à l’endroit que son grand-père, si fondamental pour elle, avait fréquenté, Anna ne confiait pas son acte au hasard qui avait juxtaposé en un même lieu deux époques lointaines, deux personnes proches. Elle écartait même d’une simple phrase ce qui me paraissait avoir en soi un intérêt exceptionnel.

Ce moment mis à part, mon écoute fut tout entier enveloppée par le naturel d’Anna. Jusqu’au moment où elle m’a dit que son grand-père lui était apparu dans un souvenir, la nourrissant de quartiers de pommes pendant qu’il lui parlait. J’ai alors saisi pourquoi Anna n’avait pas l’air si préoccupée du curieux déplacement que les caprices de la mémoire nous font parfois subir.

Elle savait - et moi avec elle, désormais - que l’émotion qui provient du souvenir retrouvé, dégagé de ses contingences et rendu à son actualité par un simple geste, par quelques mots, a le pouvoir de transformer ce simple geste, ces quelques mots, en épaisseur, en chair. La lame de son couteau a encore continué un peu à effeuiller celle de la pomme, puis nous avons discuté. Anna m’avait donné à manger, elle m’avait parlé, elle m’avait fait parler, elle m’avait fait l’écouter.

Elle m’avait fait m’écouter.

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